Création de chansons : quelques pistes

CrĂ©er des chansons est une activitĂ© complexe, mettant en jeu des compĂ©tences multiples et pouvant ĂȘtre abordĂ©e par des chemins variĂ©s. Mais avant tout, c’est une activitĂ© de crĂ©ation dans laquelle le rĂ©sultat ne se dĂ©crĂšte pas Ă  l’avance. Cela reste pour autant un domaine que l’on peut aborder modestement et avec enthousiasme Ă  tous les niveaux de la scolaritĂ©. Le cheminement y est toujours passionnant.

Les lignes qui suivent proposent quelques indications d’activitĂ©s qu’il faut prendre comme points de dĂ©part : une façon d’induire l’exploration sensible qui dĂ©veloppe le goĂ»t de crĂ©er chez les enfants. La plus grande libertĂ© est encouragĂ©e vis Ă  vis de ces premiĂšres pistes : on peut les croiser, passer de l’une Ă  l’autre, les tordre ou les abandonner au grĂ© des propositions naissantes de la classe.

La compĂ©tence supposĂ©e de l’enseignant en musique n’est pas une porte d’entrĂ©e obligĂ©e : moyen d’expression populaire, la chanson - comme le dessin ou la danse - est accessible Ă  tous.

 

I. Qu’est-ce qu’une chanson ?

Une chanson croise deux Ă©lĂ©ments : un texte, les paroles (qui peuvent ĂȘtre composĂ©es d’onomatopĂ©es) et une mĂ©lodie. GĂ©nĂ©ralement, cette mĂ©lodie comprend des Ă©lĂ©ments rythmiques. Autour de cette base peuvent s’ajouter des Ă©lĂ©ments d’habillage, mais ils ne sont pas obligatoires :

- un arrangement harmonique 

- une instrumentation

Ces deux derniers éléments ne seront pas abordés ici.

Deux grandes voies sont possibles lorsqu’il s’agit de crĂ©er une chanson : commencer par les paroles ou commencer par la musique. Lorsqu’on pense crĂ©er les deux simultanĂ©ment, on passe en fait rapidement et alternativement de l’une Ă  l’autre.

II. Créer une mélodie à partir de paroles existantes

a. utiliser la similitude des langages parlé et chanté

Lorsque l’on parle, les modulations de la voix forment une vĂ©ritable mĂ©lodie. Ce qui nous fait percevoir une Ă©mission vocale comme chantĂ©e ou parlĂ©e, c’est d’abord le contexte. Entre ensuite en ligne de compte le cadre rythmique, et notamment la prĂ©sence ou non d’une pulsation.

Dans l’exemple ci-dessous, un texte est d’abord lu en anglais. Un segment de phrase est ensuite rĂ©pĂ©tĂ©, mis en boucle, et sa mĂ©lodie naturelle apparaĂźt progressivement Ă  l’oreille. Pour nous en convaincre, un accompagnement musical vient souligner cette mĂ©lodie naturelle...

Pour faire apparaĂźtre cette « mĂ©lodie naturelle », on peut ainsi Ă  partir de l’enregistrement d’une phrase la reproduire en boucle : sa mĂ©lodie semble alors se rĂ©vĂ©ler, et des rĂ©pĂ©titions orales amplifieront alors son contour.

b. travailler sur de courts segments

La répétition des phrases pour en révéler la mélodie demande de se limiter à de courts segments, afin que la mémorisation mélodique soit facilitée. Les textes poétiques en vers, qui possÚdent déjà un rythme propre, sont également plus simples à mettre en musique.

Voici un court segment poétique dit par un enfant. La musique qui vient ensuite permet de bien réaliser le cÎté mélodique de la répétition.

c. travailler sur des strophes poétiques

On a vu qu’une des caractĂ©ristiques de la mĂ©lodie, c’est son cadre rythmique : il sera ainsi plus facile de faire Ă©merger une mĂ©lodie d’un texte dont la prosodie est mesurĂ©e (nombre de vers, nombre de pieds). Ainsi, lorsqu’un enfant apprend une poĂ©sie, les multiples rĂ©pĂ©titions qu’il est amenĂ© Ă  faire en fixent souvent le cadre rythmique. On peut se servir de cette base pour basculer vers la mĂ©lodie, en exagĂ©rant les mouvements de la voix.

d. explorer des pulsations et des rythmes différents

Toutes ces explorations trouveront une aide prĂ©cieuse dans la tenue d’une pulsation (elle peut provenir d’un mĂ©tronome ou ĂȘtre tenue par un Ă©lĂšve « maĂźtre du temps »), Ă©ventuellement d’un ostinato rythmique. Cette pulsation est inductrice : la faire varier, c’est souvent changer d’esthĂ©tique. Le mĂȘme texte interprĂ©tĂ© sur des pulsations lentes ou rapides n’emmĂšnera pas sur les mĂȘmes chemins.

Ce court segment poétique est répété en boucle sur deux pulsations différentes : le contour mélodique induit est différent dans les deux cas.

e. la question de la trace, de la mémoire

La mĂ©lodie, on l’a vu, prĂ©-existe souvent dans la version parlĂ©e du texte. Le travail de rĂ©pĂ©tition permet d’en fixer les contours sur le moment, mais la conservation d’une trace est nĂ©cessaire : un enregistrement (micro intĂ©grĂ© d’un ordinateur, enregistreur numĂ©rique). Cette trace permettra d’avancer de sĂ©ances en sĂ©ances et de fixer la crĂ©ation.

III. Créer une mélodie sans le soutien des paroles

a. la notion de phrase mélodique

Une mĂ©lodie, c’est une suite de notes sur un rythme donné : tout comme le langage parlĂ© et Ă©crit se structure en phrases, avec des respirations, la mĂ©lodie a un dĂ©but, une fin et nĂ©cessite des respirations. On parle ainsi de phrases mĂ©lodiques.

Ici une personne siffle plusieurs phrases mélodiques, séparées par des respirations. On peut demander aux élÚves de les compter...

b. accumulation progressive

Lors de la crĂ©ation de la mĂ©lodie, on peut jouer Ă  un jeu d’accumulation progressive : un Ă©lĂšve fait une premiĂšre note, reprise par l’ensemble de la classe. Puis l’élĂšve suivant reprend cette note en en ajoutant une seconde et tout le monde reprendra ce motif. Puis une troisiĂšme note pour le troisiĂšme Ă©lĂšve... et ainsi de suite. Cette mĂ©thode ludique va crĂ©er des mĂ©lodies sans rythme particulier, uniquement basĂ©es sur la pulsation.

On peut varier les rĂšgles du jeu : autoriser ou non les rĂ©pĂ©titions, etc... La mĂȘme dĂ©marche peut ĂȘtre adoptĂ©e pour une crĂ©ation instrumentale Ă  partir de quelques lames sonores.

Exemple de jeu d’accumulation progressive avec des Ă©lĂšves conduisant Ă  une petite phrase mĂ©lodique.

c. transposition de motifs

Lorsque un premier motif mĂ©lodique est crĂ©Ă©, on peut le rĂ©pĂ©ter en modifiant simplement son point de dĂ©part : c’est ce qu’on appelle la transposition. LĂ  encore, la chanson se nourrit de ce type de procĂ©dĂ© propre Ă  marquer l’oreille de l’auditeur...

Voici le court segment mĂ©lodique issu de l’accumulation prĂ©cĂ©dente, transposĂ© Ă  diffĂ©rentes hauteurs : l’ensemble constitue un vĂ©ritable couplet ou refrain.

IV. Partir d’une chanson existante

Partir d’une chanson connue de tous et la transformer, la modifier au point de la rendre mĂ©connaissable et d’en faire ainsi une crĂ©ation nouvelle : c’est une approche souvent rassurante qui Ă©vite l’angoisse de la page blanche. Les diffĂ©rentes approches ci-dessous peuvent bien sĂ»r ĂȘtre croisĂ©es, cumulĂ©es... on aura en dĂ©finitive une Ɠuvre totalement nouvelle dans laquelle il sera souvent impossible de reconnaĂźtre l’original !

a. modification des paroles : détournement

Une premiĂšre crĂ©ation simple consiste Ă  modifier uniquement les paroles d’une chanson. Ces modifications peuvent intervenir Ă  la marge, concerner quelques mots ou expressions seulement de façon Ă  rappeler la chanson originale ; elles peuvent Ă©galement s’appliquer Ă  l’ensemble du texte pour une crĂ©ation nouvelle. Ce type de jeu se prĂȘte bien Ă  une appropriation par la classe d’une chanson, en mettant par exemple en scĂšne des Ă©lĂ©ments ou Ă©vĂ©nements de sa vie collective...

Toutes les mĂ©lodies crĂ©Ă©es de cette façon n’auront pas le mĂȘme intĂ©rĂȘt : Ă  partir des enregistrements, un travail d’écoute critique est Ă  rĂ©aliser par les Ă©lĂšves. Il conduira Ă  des choix liĂ©s Ă  des critĂšres sensibles.

b. modification du rythme

Une autre façon de procĂ©der consiste Ă  modifier le rythme de la chanson originale. Le rythme, c’est la succession des durĂ©es propres Ă  chaque note : il ne s’agit pas ici de varier le seul tempo, qui reprĂ©sente en fait la vitesse Ă  laquelle on chante la chanson. La modification du rythme est souvent difficile : il est conseillĂ© de changer les choses trĂšs progressivement (changer la durĂ©e d’une seule note pour commencer) et de bien prendre le temps de mĂ©moriser la phrase mĂ©lodique ainsi modifiĂ©e avant d’aller plus avant.

c. modification de la mélodie

Le mĂȘme jeu peut s’appliquer Ă  la mĂ©lodie : cette fois-ci, on conserve le rythme mais on change les notes (hauteurs). LĂ  encore, il est sage de changer une seule note Ă  la fois, mĂȘme si ce jeu rencontre moins de difficultĂ©s chez les Ă©lĂšves (c’est un peu comme si on jouait Ă  « chanter faux » la chanson).

On a changĂ© les paroles de la chanson traditionnelle J’ai du bon tabac, puis le rythme. Dans cette derniĂšre Ă©tape, les Ă©lĂšves changent la mĂ©lodie en modifiant quelques notes : difficile dĂ©sormais de reconnaĂźtre l’original !

V. Jouer avec le hasard

S’en remettre au hasard, c’est encore un point de dĂ©part qui peut permettre de dĂ©passer les inhibitions. Lorsque les Ă©lĂšves seront amenĂ©s Ă  valider ou non ces productions alĂ©atoires, ils se situeront alors vĂ©ritablement dans le domaine sensible de la crĂ©ation : ce que l’on Ă©limine par ce procĂ©dĂ©, c’est l’aspect technique. LĂ  encore, ces procĂ©dĂ©s peuvent ĂȘtre enrichis d’autres approches : il n’y a pas de mode d’emploi Ă  suivre scrupuleusement, mais un grand nombre de possibles, une soupe crĂ©ative dans laquelle il fait bon touiller !

a. un dé musical

La premiĂšre mĂ©lodie peut ĂȘtre obtenue en utilisant un dĂ©, sur lequel on aura affectĂ© une note Ă  chaque face, selon une gamme pentatonique (Ă  5 tons) : do, rĂ©, mi, sol, la, do. Les lancers du dĂ©s Ă©criront une premiĂšre mĂ©lodie que l’on validera ou non. On utilise Ă©galement pour concrĂ©tiser les lancers du dĂ© un clavier (sur lequel on aura inscrit au feutre le nom des notes) ou des lames musicales.

Exemple de petit jeu avec un dé musical : une petite phrase mélodique est rapidement créée. On pourra jouer ultérieurement à en modifier le rythme...

b. découpage et collage

DĂ©couper et prendre des fragments mĂ©lodiques (les premiĂšres ou derniĂšres phrases de couplets ou refrains par exemple) de diffĂ©rentes chansons et les accoler de diffĂ©rentes maniĂšres : pour peu que l’on ait changĂ© les paroles, les rĂ©sultat peut ĂȘtre tout Ă  fait surprenant ! LĂ  encore on s’autorise bien sĂ»r toutes les modifications ou amĂ©nagements qui nous semblent pertinents.

Exemple de collage constituĂ© de phrases issues de (saurez-vous les reconnaĂźtre ? les voici dans le dĂ©sordre) : J’ai du bon tabac, A la claire fontaine, Au clair de la lune, Aux marches du palais.


Ces quelques techniques permettant de crĂ©er des chansons avec les Ă©lĂšves ne se veulent pas exhaustives : les chemins de la crĂ©ation sont bien sĂ»r multiples et ne peuvent ĂȘtre rĂ©duits Ă  quelques trucs. L’objectif ici Ă©tait avant tout de dĂ©passer l’idĂ©e d’une crĂ©ation qui ne serait basĂ©e que sur l’inspiration, notion mystĂ©rieuse, difficile Ă  expliquer et potentiellement paralysante. À travers ces diffĂ©rents exemples, c’est une dĂ©marche artistique basĂ©e sur l’exploration qui est dĂ©fendue : Ă  la suite de ces jeux qui se veulent inducteurs de diffĂ©rentes explorations, c’est un travail d’analyse, de choix et de structuration qui sera menĂ© pour aboutir Ă  la crĂ©ation finale.

Un dernier conseil pour terminer : votre premiĂšre crĂ©ation de chanson en classe peut ĂȘtre trĂšs simple et modeste. Une simple comptine est bien sĂ»r plus simple Ă  crĂ©er qu’un opĂ©ra, et elle n’en reste pas moins une Ɠuvre dont les Ă©lĂšves seront probablement fiers !

Publié le 24/06/2020
Modifié le 24/06/2020